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29 février 2016 1 29 /02 /février /2016 11:12

D’où viens-tu, sourire ?

Les reflets du petit lac accueillent un vieux couple, leurs quatre jambes et une canne.

L’un est soucieux et l’autre silencieuse.

Venant d’ici ou d’ailleurs, pour qui ? Pourquoi ? Remontant le vent froid, un sourire envahit le cœur du soucieux, puis atteint les lèvres et le visage.

Belle affaire et qu’en faire ?

Il se penche et se tourne vers la silencieuse qui marche tête baissée. Il se baisse davantage pour attirer son attention et atteindre les yeux baissés qui guettent les obstacles.

La tête inclinée se relève doucement et sans paroles, le visage s’éclaire et sourit à son tour.

Une timide clarté unit les deux marcheurs dans un silence que ne rompt pas le bavardage des mouettes et des canards qui voguent vers eux.

Filant vers le ciel gris, une étoile est née. Elle se glisse bien au chaud dans la multitude de ses sœurs et brillera ce soir et tous les soirs, inconnue des astronomes.

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25 novembre 2014 2 25 /11 /novembre /2014 23:09

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Comment un cimetière peut s'ouvrir.

 

 

En septembre, avec un de nos fils, nous rendons visite aux tombes de la famille

Pourquoi cette décision ?

Il fait beau et c'est notre désir du moment, nous descendons joyeux pour acheter des fleurs La petite route du bois respecte prés et pacages en les contournant avec ses pierres sèches.

C'est un jour d'espérance.

Puis c'est la montée vers le jardin de nos tombes, qui est là, soudain, dans son pré. En bas,

caché dans son lit de feuilles de hêtre, le ruisseau fait son bruit de foule en attente joyeuse.

Un instant nous craignons que la grille ne soit fermée, comme si l'un des défunts risquait de s'échapper.

La grille a son grincement plus que centenaire.

L'herbe est tondue, tout est propre, soigné, à sa place.

À droite, au milieu de l'allée, il y a, immuable, la grande tombe à étages des ancêtres et à son ombre, celle des parents sous le rosier fané.

 

À ce moment, sans prévenir, mon regard sur ce lieu bascule et comme une évidence toujours connue et pourtant insoupçonnée, je vois les tombes, alignées sagement, comme des fenêtres ou plutôt des portes ouvrant vers le ciel de chacun. La terre brune est creusée à chaque place, les pierres grises de Volvic se font transparentes à un bleu surgi du fond du ciel et posé là, tout naturellement, de l'autre côté de la terre et des pierres froides. J'entends soudain les prières d'antan se murmurer dans mon souvenir, sous le chapeau de maman, la voilette de la grand tante et tout ces personnages qui glissaient derrière nous, en silence murmuré, chacun vers le souvenir de son défunt. J'entends aussi la grille saluer chaque arrivant de son léger grincement.

J'entrevois un ami d'enfance et du pays me dire il y a bien vingt ans, lui ce grand silencieux :

"Eh oui... Pôvre ! On n'est pas d'ici"

 

Nous voici debout devant la croix des parents allongée entre les lauzes et le gravier. Le rosier est là, penché, et l'ardoise gravée qui ne se lasse pas d'inviter à prononcer les noms à qui vient les lire.

Ai-je rêvé ?

 

Les pierres sont là, les grandes croix et les petites chapelles couvertes en zinc avec les  noms de familles du pays sur les plaques émaillées et aussi les vieilles croix penchées sur d'infimes terrains piqués de trois fleurs des champs.

Qu'ai-je vu tout à l'heure ?

 

Peut-on voir à la fois de nos yeux, des réalités si contradictoires : des pierres devenues fenêtres, des trous aussi ouverts que comblés et au delà, ce ciel de printemps en automne ?

J'ai vu les trous si froids des tombes devenir passages, fenêtres, portes ouvertes qui ont laissé filer leurs morts si on ne les retenait pas trop, vers une vie aussi certaine qu'inconnue.

Dans notre dos, à droite j'aperçois le petit emplacement libre et verdoyant acheté 250 francs, voici quarante ans au moins pour notre traversée d'un jour qui vient.

 

Nous plaçons, les fleurs sous les noms des parents avec les gestes soigneux du passé.

Nous arrachons trois tiges folles, chassons dix feuilles, redressons un branche du rosier.

Après le temps de silence, peuplé des prières-souvenirs habituelles, silence souligné par le murmure du ruisseau au bas de la pente, une grande joie m'inonde, comme débordée des tombes devenues puits d'espérance.

Non seulement les morts qui ont défilé ici, sont trépassés, mais ils sont surtout passés tout à fait, de l'autre côté, chez eux, chez nous, ils sont au coin du feu éternel, ou bien courent dans les champs de leur paradis.

Il n'y a plus personne ici. Ne restent que les noms gravés qui vivent si on les prononce.

 

C'est le moment  de partir. En me retournant, j'entrevois notre petit coin réservé et je revis en quelques instants l'année qui vient de s'écouler avec ses tribulations, la mort qui rôdait, les larmes plus ou moins retenues et les giboulées d'espérance sur la route de l'hôpital ... C'est là qu'une nuit du joli mai de cette année, pendant que des mains pleines de sollicitude réanimaient mon épouse, c'est là que j'ai arrêté la voiture et crié "Au secours !" sans réponse à mes oreilles.

Mais quand le moteur  est reparti, j'ai entendu comme un murmure, c'étaient, échappés de mes lèvres, les premiers mots venus du fond des âges : ceux de la prière à Marie, la salutation des matins et des soirs qui bannit toute crainte et nous rend tout petits.

Les semaines et les mois ont glissé dans leur lit, comme le ruisseau du cimetière.

Aucune raison de se plaindre car l'abandon des projets, des châteaux, des voyages, la cuisine, ses oignons, les rangements, les "courses", les brusques intuitions qui me faisaient courir à la chambre alors que la "malade" était déjà dans l'escalier, tout cela s'est fait aussi simple que l'instant venu, embrassé comme un ami.

Les mois ont passé, les "enfants" sont accourus, illuminant le visage de leur mère.

Et voici ce mois de septembre radieux avec la visite au jardin des tombes, soulignée par le chant si discret du ruisseau sous les hêtres.

C'est comme si les peines et les imprévus des mois passés avaient commencé à creuser notre passage, à petits ou grands coups de pelles et de pioches.

C'est comme si chaque moment de refus d'espérance faisait retomber les lourdes mottes dans le passage qui s'entrouvrait pour nous, ici.

Chacun pourrait-il ainsi creuser son propre trou pour ouvrir sa porte ? Faut-il frapper avant d'entrer ? Demander s'il y a quelqu'un ? Disant aussi "Je me tiens à la porte et je frappe" ?

Qu'en sera-t-il demain, maintenant que notre avenir plein de projets s'est concentré en tous les instant présent à venir, un à un, au rythme d'ici bas ?

 

Je me sens pris du violent désir de partager avec d'autres ce qui est arrivé en cette soirée, ces instants, avec notre fils et sa mère, les fleurs et le ciel si bleu de Septembre. Comment transmettre cette paix encore inconnue pour moi sous la forme si insolite qu'elle a prise? 

Une paix ouverte, épanouie, sous laquelle chacun, croyant au ciel ou n'y croyant pas, pourrait se glisser à son aise.

 

Jacques Orfila  29.10.2014

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6 janvier 2014 1 06 /01 /janvier /2014 09:55

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                                                               Les Mages

 

 

 

 

 

Qui ne connaît les "trois rois mages " ?                                                                                                       (Mat. 2,1 )

Les siècles les nomment : Gaspard, Melchior et Balthasar.

Ils apportent à l'enfant de la crèche de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Un vieil évêque pensait hier en méditant que l'or pouvait représenter les cultures du monde, l'encens les religions et la myrrhe les arts ... Chacun peut aussi découvrir dans ce récit ce qu'il destine personnellement à l'enfant de la crèche

Qui sont ces mages, ces sages ? À qui s'adressent-ils ? Pourquoi ont-ils résisté à deux mille ans d'histoire ? Il y a là mille questions à explorer.

Un matin, les trois rois mages repassent derrière mes yeux fermés et deviennent Kali, Rama et Ali, puis leur femmes prennent vie et se mettent à parler.

 

 

1 Les Mages du Levant.

 

Le soleil s'efface derrière l'horizon, les crêtes des montagnes s'éclairent quelques minutes.

L'étoile du berger est suspendue au delà du grand cèdre.

 

Le rocher sur lequel Kali est assis garde la tiédeur du jour.

Une joie étrange l'accompagne quand il se pose sur cette pierre.

La lumière rose infiltrée derrière ses paupières fermées s'efface bientôt.

Est-ce le jour ? Est-ce la nuit ?

Est-il hier ? Aujourd'hui ou demain ?

 

Tous ces temps, mille pensées le traversent et il doit soutenir de la main son front brûlant.

Ses journées se passent à lire et garder les troupeaux.

Ses nuits à contempler le ciel, à découvrir sa vie cachée.

La voix de sa femme Samantha est seule à le distraire

           

Samantha            - Le repas est prêt ! Tu peux venir !

Kali                      - Sais-tu, femme ?

Samantha            - Dis moi et je saurai.

Kali                     - Il se passe du nouveau dans les étoiles. Je le sens.

Samantha            - Que peut-il arriver de nouveau ici ! Viens   manger, c'est prêt.

Kali                     - Viens dehors et tu verras.

 

À son grand étonnement, Samantha vient et ils sortent tous deux dans le frais de la nuit. Les millions d'étoiles sont là, devant leurs yeux, pointées sur la voûte.

 

Samantha            - Mon corps de femme frémit au dedans.

Kali                     - Une lumière ! Regarde !

Samantha            - Toi c'est dehors et moi c'est dedans !

Kali                     - J'appelle Ali... lui, il écoute la terre.

 

Il sort dans la nuit et court vers la tente voisine.

Ils sont une troupe de mages qui vont de village en village et dorment là ce soir.

Il secoue les cordons de la porte.

 

Kali                      - Viens voir !

Ali                        - Je dors !

 

Soudain une dispute et il entend s'exclamer Naomi la femme d' Ali :

 

Naomi                    - Va voir, Ali ! Mon corps me parle.

 

Les deux mages se retrouvent sur le rocher des visions.           

 

Kali                        - Ne trouves-tu pas que ce rocher est trop chaud ?

 

Ali se penche sur la pierre et écoute un long instant.

 

Ali                        - La terre frémit, tu as raison.

 

La porte de la tente de Kali bat à nouveau, c'est Naomi qui vient se glisser à côté de son amie.

Elles se retrouvent ainsi quand leurs hommes travaillent sur la terre comme au ciel.

Elles ne l'avouent pas souvent, mais elles sont souvent les premières à deviner les songes et merveilles qui les font vivre.

La porte bat à nouveau, c'est Rivka leur autre voisine qui passe la tête et dit:

 

Rivka                   - Vous aussi ?

Samantha            - Nous aussi.

Naomi                  - C'est quelque chose qui arrive.
Samantha            - Et si c'était quelqu'un ?

 

Rama, le mari de Rivka passe la tête à la porte et leur dit tout bas:

           

Rama                   - Nous les hommes, nous allons tous trois sur la  colline.

                            On y voit de loin si quelque chose veut passer.

Rivka                   - Ce n'est pas toi qui l'empêchera de passer si c'est  le moment !

Rama                   - Ça vient de loin.

Samantha            - Ou de haut ?

Rama                   - Taisez-vous ! Rien n'arrive dans le bruit.

 

Sur la colline, les trois hommes scrutent les quatre fonds du ciel.

Nul oiseau, nul jappement, nul glissement.

Mais comme un long soupir qui vient se poser là, devant eux.

 

Kali                      - Oui ?

Ali                        - Lumière, ombre ou soupir, dis nous que faire !

Rama                    - Nous ne sommes que trois mages sur leur rocher.  Dis nous !

 

Le soupir les enveloppe, l'ombre les pousse et les tourne vers une lueur de fond de ciel, là bas vers l'orient si grand.

Ce n'est pas le soleil qui vient de disparaître dans leur dos.

De mémoire de mage, ils n'ont jamais rien vu de tel.

Serait-ce le grand soir de leur vie ?

 

Les femmes devant leurs tentes se tiennent les mains et chantent tout bas l'air d'une berceuse pour ce qui vient de surgir, au milieu de nulle part.

Les hommes cherchent de grandes choses, alors que cela ne peut être que tout petit comme toute nouveauté pour une femme.

Ça, elles  connaissent, mais n'ont pas les mots pour le dire..

 

Samantha                 - Je sens, Rivka, que tu pourrais préparer les chameaux.

                                 Peut-être sommes nous les seules au monde à vivre cet instant.

Rivka                        - Appelle Ali, appelle Kali et Rama.

     Ils doivent partir... Ils doivent découvrir qui éclaire ainsi.

Naomi                       - Je chauffe du thé.

 

Les trois femmes s'affairent et déjà les hommes arrivent. Ils disent que pour eux, c'est une étoile.

 

Samantha            - Vous n'allez pas partir sans rien

Kali                        - Si c'est royal, il faut de l'or.

Ali                        - Si c'est petit comme le monde dans un enfant, il faut de l'encens.

Naomi                  - Si c'est fragile comme un souffle, prenez cette myrrhe.

                             Nous n'avons rien d'autre ici, que le feu et le pot pour le thé.

Samantha             - Comment saurons nous ce qu'ils vont trouver ?

Rivka                    - J'ai dehors trois colombes fidèles qui reviennent toujours.

                             Mettons les dans une cage et ils nous les enverront quand il faudra !

 

Les hommes sont assis droits comme marbre, bouche serrée,

yeux baissés sur la découverte enclose dans leur cœur.

Les pans de leurs manteaux cachent l'offrande des femmes à l'inconnu de lumière.

 

Des bruits de bottes, de cuir qui se tend, ils sont là-haut près du ciel, sur leurs bêtes frémissantes.

Le sable vole, les longues pattes se croisent et balancent les voyageurs vers l'inconnu.

Les trois colombes effarées dans leur cage volettent et passent d'une patte sur l'autre. Leurs cages oscillent sur le dos du dernier chameau.

Ils sont partis.

 

Les trois femmes se regardent puis leurs yeux fixent le foyer.

Les hommes ont leur lumière,

Il reste pour elles la chaude braise en leur désert de solitude.

 

Elles échangent les mots qu'elles trouvent:

 

Samantha            - Avez-vous idée pourquoi nous sommes là ?

Naomi                  - Pour que nos cœurs unis accompagnent les hommes ?

Rivka                    -  Parce que les femmes sont curieuses et veulent savoir ?

 

La lumière chaude du foyer les pénètre en poursuivant ses ondoiements.

Joues rouges et yeux brillants elles se laissent envahir par ce qui doit venir.

 

Samantha            - Ce qui doit venir était-il déjà là ?

Naomi                 - Mon cœur est si chaud...

Rivka                   - Je ne sens rien, je ne vois rien, parlez-moi !

 

Ce soir là, le feu ne s'éteint pas, ne brûle plus le bois, ne fait plus son bruit qui dévore.

Les trois femmes veillent ce qui vient et qui est déjà là.

 

Samantha            - Avez-vous vu le feu ? Ou bien est-ce un rêve ?

Naomi                 - Tu ne dors pas, je vois.

Rivka                   - Vous dites vrai ! On dit qu'un certain Moïse a contemplé un tel feu qui ne dévorait pas le  bois         

Samantha            - Voilà plus de mille ans que Moïse est mort...Tu rêves !

Naomi                        - Alors... Dis-moi ce qui arrive !

                            Pourquoi un tel feu vieux de mille ans viendrait-il réchauffer les trois femmes que nous sommes ?

                       

 

Rivka entame une très douce chanson et les trois amies se serrent l'une contre l'autre et contemplent en elle l'étoile qui a éveillé leurs maris et qui file, là bas, guidant les trois hommes.

 

                        Où vas-tu, étoile d'orient ?

                        D'où viens-tu dans ce ciel noir et brillant ?                                   

                        Tes sœurs sont légion, mais Toi, tu es Une.

                        Quel fil invisible te tire vers le couchant ?

                        Dis-nous, l'étoile, dis nous.

                        C'est pour nous ? C'est pour nous ?

                        Est-ce vrai, ou bien mirage de sable noir ?

                        Si c'est vrai...

                        C'est pour qui ?

                        C'est Qui ?

 

 

2 Les Mages cheminent vers le couchant.

 

 

Kali                        - Il fait jour maintenant.

Ali                        - Je ne vois plus l'étoile.

Rama                        - Voyez-vous un chemin, une piste ?

Kali                        - Que faire sans la nuit et son étoile pour nous guider?

 

Rama                        - Regardez les traces derrière nous dans le sable.

Kali                        - Tu dis vrai ! Elles sont droites derrière notre dos.

Ali                        - Continuons dans leur direction !

Rama                        - Je préfère nos étoiles à ce sable.

Ali                        - Tu dis vrai ! Comment suivre une direction sans la voir.

Kali                       - Comment aller sans voir ?

Rama                    - N'est-ce pas comme notre vie ? On ne connaît qu'hier.

Ali                        - Mais, avez-vous remarqué comme moi ?

Kali                      - Quoi ?

Rama                    - N'est-ce pas souvent dans les rêves que l'avenir s'entrevoit ?

Ali                        - Oui ! C'est parfois comme un oiseau qui passe.

Kali                      - Mais si tu le cherches au réveil, il est passé.

Rama                        - Cette nuit, le mien a aussi chanté et je m'en souviens.

Ali                        - Dis-nous !

Rama                    - Il poussait un petit cri qui montait puis chantait Chalom et continuait Chalem... Chalem.

Kali                      - Je préfère le chant de notre étoile.

Ali                        - Je n'entends que le silence quand je la regarde...Et vous ?

Rama                    - Oh !.. Parfois je lui chante, je lui demande:

                             "Où vas-tu, belle étoile ?

                             Réchauffe moi, dans ce désert sans voix..."

Ali                        - Ce n'est pas une chanson, ça !

 

Et le vent se lève, le vent qui prend par dessous et soulève tout ce qui dort tranquille.

Les trois sages et amis tendent une toile et se posent là.

Traces effacées, souffle levé, bouches cachées, les paroles cessent.

L'un ne pense à rien, l'autre pense à sa femme et le dernier pense à l'oiseau, puis à l'étoile.

N'ont-ils pas perdu l'esprit en partant avec trois colombes, de l'or, de l'encens et de la myrrhe ?

 

Soudain le vent tombe. Autour d'eux le sable, ses vagues immobiles et un silence d'avant le temps.

 

Kali                        - Il me vient quelque chose de là bas, là où je tends le bras.

                              Ça s'est posé dans ma tête.

                              À votre avis, qu'y a-t-il de plus neuf et de plus beau dans le monde ?

Rama                     - Un enfant qui vient ! C'est sûr !  Un qui verra ce que nous ne verrons pas.

                             Un enfant qui nous fait hommes. C'est le plus beau de la vie.

Ali                        - Tu dis vrai: quand Naomi nous a donné notre fils, je suis devenu roi !

Kali                       - Alors ! C'est le monde à l'envers : ce sont nos enfants qui nous font rois ?

Rama                    - C'est vrai ! Je rirais bien si on nous nommait plus tard les trois rois mages !

Ali                        - Maintenant le vent est tombé, où allons nous ?

Kali                      - Quels signes nous avons reçu !

Rama                    - On a parlé d'enfant et de roi.

Ali                        - Ce soir, regardons où va l'étoile, peut-être que nous saurons demain ? La création a commencé un                               soir, et il y eut un matin. Souvenez-vous

 

Au matin, la ville apparaît, dorée face au soleil, là bas sur une colline.

Un homme qui passe les renseigne : C'est Jérusalem, la ville des juifs.

 

Rama                      - Savez-vous que nous ne sommes pas encore assez sages, quoique mages !

Kali                        - Pourquoi?

Rama                     - Nous n'avions pas trouvé le troisième signe, et nous aurions pu ! Cherchez !

Ali                          - J'ai trouvé ! L'oiseau de Rama qui chantait ! Souvenez-vous !

                               Un cri qui monte, puis chalom ou chalem: C'était Jérusalem !

Kali                        - Tu parles bien, mais que faire à Jérusalem ?

Rama                     - Aller voir le roi des juifs ! Il est le mieux placé pour connaître une naissance qui déplace une                         étoile !

Ali                        - Et si c'était son fils ?

Kali                        - Ne va pas trop vite avec un roi ! Leur humeur change vite ! Nous sommes d'abord des sages qui                         cherchent et lui font l'honneur de venir le voir.

                        Si l'enfant est son fils, on se prosterne, mais ne montrons pas les cadeaux.

Rama                        - Ce n'est pas une bonne idée de commencer par le roi : les rois aiment tendre la main vers l'or, c'est                         connu, c'est dangereux. Commençons par voir les passants et les paysans, les petites gens. Ils voient                         ce que les grands ne voient pas.

           

Kali                        - J'ai une idée !

                        Si on lâchait la première colombe ?

                        Nos femmes sauraient qu'on a trouvé quelque chose !

Ali                        - Attends demain, si nous sommes encore vivants !

 

Le sable vole, les pattes se croisent, les corps balancent et la grande ville montre bientôt ses portes.

 

 

 

 

 3 Jerusalem.                                                                                   

 

En arrivant dans la ville, les mages s'informent auprès des gens qui passent;                       

 

Mages                        -  Savez-vous où se trouve l'enfant qui vient de naître, le Roi des juifs ?

Passant                        - Il n'y a pas de nouveau né chez notre roi Hérode !

Mages                        - Une étoile nous guide vers lui. L'avez-vous vu ?

 

L'agitation saisit les habitants, les rumeurs les plus folles se mettent en route et grossissent : leur roi leur aurait-il caché une naissance au palais ? Les groupes se forment, les gardes écoutent, craignant des troubles et préviennent le palais.

Hérode est justement à sa fenêtre. Il surveille la foule avec le sûr instinct des puissants.

 

Hérode.                        - Gardes ! Pourquoi cette agitation ?

Gardes                        - Des devins sont arrivés et parlent d'un enfant qui serait ton fils.

                                   D'autres parlent du Messie qui doit arriver à l'improviste.

Hérode                        - Où doit-il arriver ?

Gardes                        - À Bethlehem en Judée.

Hérode                        - Questionnez les ! Je veux tout savoir !

Gardes                        - Ils disent qu'une étoile leur a parlé.

Hérode                        - Une étoile ? Ce sont des diseurs de bonne aventure des bonimenteurs.

Gardes                        - Le peuple les écoute.

Hérode                        - Qu'est-ce que le peuple ?

Gardes                        - Le peuple veut surtout voir ta puissance, grand roi. Rien ne doit la menacer.

 

Hérode se retire dans son palais et visite les idées qui lui viennent :

Quoi de plus dangereux qu'un enfant qui veut se faire roi ?

Il faut voir ces marchands de rêves pour qu'ils ne retournent pas les foules.

Personne ne doit le savoir.

Un soir, en secret, Hérode fait appeler les mages.

 

Hérode                        - Quelle nouvelle magnifique vous nous apportez ! Merci à vous !

Mages                        - Merci grand roi. Savez-vous où est l'enfant ?

Hérode                        - Vous êtes mieux placés que moi pour le trouver. Restez discrets car je crains qu'une telle nouvelle                                    provoque des troubles.

Mages                        - Tu parles bien, grand roi. As-tu vu l'étoile ?

Hérode                        - Je n'ai rien vu mais j'ai entendu la rumeur.

Mages                        - Tu n'as rien vu, dis-tu ?

Hérode                        - On parle de Bethlehem, et je me dois d'aller adorer ce nouveau né avant tout autre. Je vous                                    envoie en messagers, puis revenez me dire très exactement où il est.

Mages                        - Nous ne savons si tu seras le premier là bas. Tu es déjà le premier ici.

Hérode                        - Il y a combien de temps que vous avez-vous vu l'étoile ?

Mages                        - Elle ne ressemble pas à celles qui indiquent le temps.

                                  Peut-être qu'elle l'indiquera seulement au dessus de l'enfant ? Qui sait ?

Hérode                        - Allez ! Cessez de prophétiser !

                                   Et revenez, je raffole des bonnes nouvelles.

                       

 

 

4 Bethléem

 

Les trois mages quittent la ville.

Où est leur étoile ? Elle est restée invisible dans le ciel de Jérusalem.

Pourquoi leur cœur bat-il si vite ?

La nuit tombe brusquement.

 

Ali.                        - Nous sommes perdus, je ne vois plus l'étoile.

Rama                    - Les discours du roi nous ont brouillé le cœur.

Kali                      - Veux-tu dire qu'il faut un cœur pur pour voir notre étoile ?

Rama                    - Faisons silence avec le ciel, fermons les yeux.

Ali                        - L'étoile nous a conduit jusqu'ici, faisons-lui confiance.

Kali                      - Peut-être que les étoiles sont des paroles du ciel ?

Rama                    - Tu as raison pour la nôtre, je la vois presque les yeux fermés.

Ali                        - Regardez ! Devant nous ! Elle est là qui nous précède.

                             Et s'arrête là bas.

                            Au dessus d'un homme et d'une femme penchés sur un enfant.

Rama                   - Je lâche les colombes pour prévenir nos femmes.

Ali                        - Et annoncer un temps nouveau

Kali                      - Comment le ciel a-t-il pu s'ouvrir pour un si petit roi ?

 

 

 

***

                       

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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24 mai 2013 5 24 /05 /mai /2013 09:08

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 Arc en ciel 

 Noé           Gen 6-9

Sodome           Gen 18

Dina et Sichem           Gen 34

Tamar et Juda "Les Yeux" Gen 38

Tsipora et Moïse           Ex. 2-3

Le crime de Guiba             Juges 19

Le péché contre l'Esprit    Marc  3

 

86 p.   A4   illustré            16€

                                                                                                   112p.  A5  illustré             13€

 

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22 avril 2013 1 22 /04 /avril /2013 11:29

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Jeunesse du passé

 

 

Caïn  et Abel, Abraham   Gen  3,  12

Le combat de Jacob        Gen 32, 25-33

L'homme aveugle         Jean 9, 1

 

 

 

82 p.    A4   illustré 16€

116 p   A5   illustré 13€

 

 

frais de port 3€

 

 

Abel - Dis moi, Caïn…Excuse moi … Je voulais te dire depuis tout à l’heure quelque chose que je ne comprends pas dans le texte sur la Bible que nous avons à jouer…

Caïn - Quel texte ? Il faudrait savoir si on joue ou si on discute.

Que vont penser les spectateurs !

Abel - Justement, je pense que cela peut les intéresser. Écoute ce qui est écrit dans le livret: “Caïn parle à Abel…” mais on ne dit pas la suite. Il y a un manque: on ne sait pas ce qu'il lui dit. Tu n’avais pas remarqué ? Qu'avais-tu envie de me dire, Caïn ?

Caïn - Ce n’est pas le moment de parler de ça. Bêche !

 

***

 

Les deux jeunes courent vers la maison comme moineaux cherchant le nid.

Le rocher, s’enfonce dans l’obscurité, l’eau brille encore un peu et brusquement, c’est la nuit.

Si Yakob était là, il serait seul...

           

***

 

L'Homme aveugle - J’aurais compris que le Père des cieux, l'Éternel, vienne, mais pourquoi le fils ?

Jésus - C’est que j’arrive de loin… Je n’ai pas de paroles pour vous décrire d’où je viens. Les paroles me sont venues quand je suis arrivé chez vous, quand je suis devenu fils d’un homme.

Et puis… Regarde ce qui s’est passé aujourd’hui ! Un homme perdu comme toi est devenu voyant.

 

 

 

 

 

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21 avril 2013 7 21 /04 /avril /2013 09:59

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Femmes de Canaan

 

Éve, Sarah, Agar,          Gen 2-23

Élisabeth, Marie,     Luc 1

La Magdalène            Jean 20

 

                                                                                                     

 

                                                                                                 

                                                                                     130 p.      A4      illustré                19€

                                                                            114 p.      A4      noir et blanc       12€

                                                                                      158 p.      A5     noir et blanc        11€

 

                                                                                                   rais de port 3€

 

 

                                                                                                jn.orfila@wanadoo.fr

 

 

Les temps anciens ne sont pas réputés pour leur tendresse envers les femmes. La beauté de leurs visages et de leurs personnalités peut se découvrir en écoutant parler les textes.

Les récits qui les concernent sont enfermés dans le passé et l'histoire sérieuse les a abandonnées. Une  parole peut-elle les faire vivre dans notre "aujourd'hui" ?

C'est notre choix, entre tant d'autres, avec Isha-Ève, Sarah et Agar. Puis, plus proches de nous, Élisabeth, Marie et la Magdalène.

Les sources ont été scrutées sans aucun à priori et au plus près, dans le jardin si divers des traductions de la Bible et toujours avec le texte  original hébreu ou grec.

Nous avons oublié volontairement les commentaires conservés dans nos bibliothèques pour être dans la fraîcheur de la découverte.

La lecture à plusieurs nous a dévoilé une Sagesse saisissante et lumineuse, avec mille nuances accordées à notre époque.

La rédaction personnelle s'en est inspirée pour tenter de  faire vivre ces femmes des temps passés, dans notre temps présent, à côté de nous.

 

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3 février 2013 7 03 /02 /février /2013 15:51

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Saki et Fleur de Mai.

 

Saki et Fleur de Mai s’étaient rencontrés un jour de fête, puis leurs chemins s’étaient croisés de plus en plus souvent jusqu’au jour où ils s’étaient pris par la main.

Ce qu’ils s’étaient dit à ce moment, eux seuls le savent, mais chacun avait découvert par ce simple contact ce que peut être une main, celle de l’aimé. Après un temps qui ne se mesure pas, de leurs doigts qui se détachaient, une colombe s’était envolée, faisant la navette de l’un à l’autre, comme une chanson.

Puis ils s’étaient mariés et chaque instant de bonheur était marqué par le froissement des ailes de la colombe.

Un jour, Saki prit peur car leur colombe volait de plus en plus loin de la maison. Il essaya de l’attraper pour la mettre en cage, elle lui échappa, vola un peu plus loin et il partit à sa poursuite. Fleur de Mai qui faisait la soupe arriva avec le plat fumant et, par la fenêtre, vit Saki courir après la colombe. Bientôt elle le perdit de vue et dut manger toute seule.

Quand il revint, il était tout triste et mangea sans parler. Souvent il guettait la fenêtre et ne voyait plus les yeux de Fleur de Mai. Leur appétit tomba et ils ne surent plus de quoi parler. Le soir, allongés côte à côte, ils pensaient à la colombe.

Une fois, Fleur de Mai crut la voir sur le toit des voisins, une autre fois Saki la crut noyée au fond du puits. Eux qui s’inclinaient volontiers l’un vers l’autre, devaient faire effort pour seulement se regarder. Puis ils perdirent espoir et les querelles commencèrent car ils étaient deux: si l’un avait raison,  l’autre ne pouvait qu’avoir tort.

Un jour une colombe passa, mais ce n’était pas la leur: un couple de fiancés  chantait sous la fenêtre. Le soir venu, Saki ne pouvait dormir et Fleur de Mai gardait la respiration silencieuse de celle qui pense au lieu de sommeiller. Une nuit elle pleura, puis toutes les nuits et celà dura tant qu’ils cherchèrent la colombe. 

  Un matin, Fleur de Mai en ouvrant les yeux vit la main de Saki posée à côté d’elle. Elle se dit tristement:

- Nous avions fait une alliance, la colombe était née et voilà que nous ne pouvons même plus nous regarder. Est-ce bien, posée là, une main de Saki, ou celle d’un étranger?

 Elle regarda le bras, l’épaule, puis ses yeux se posèrent sur le visage de son mari, brouillé par la nuit.

- Est-ce lui, mon Saki d’autrefois?

Un frôlement léger lui fit tourner la tête et elle vit la colombe sur l’appui de la fenêtre. Que faire? L’attraper aurait réveillé Saki. Elle lui frôla la main délicatement et il ouvrit les yeux. “

- Tu as vu?, dit-elle, car il était tourné vers la fenêtre. Mais  Saki, les yeux grands ouverts, ne voyait pas la colombe. Alors, Fleur de Mai la quittant des yeux, regarda seulement Saki et lui tint  le petit doigt de la main droite. Le lendemain matin, elle lui prit la main et le jour suivant referma doucement le volet car le soleil chassait le sommeil de son ami. Chaque jour elle fit un petit geste. Le septième jour, la colombe arriva, tenant au bec un brin de muguet qu’elle posa sur la main de Saki.

 Il se réveilla et dit:

-C’est toi, Fleur de Mai?

- Oui, c’est moi.

- Tu entends?

- J’entends.

Il y eut un froissement d’ailes et ce fut le premier matin de leur nouvelle alliance.

J. de la Côte

 

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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 09:55

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Le récit que vous allez découvrir est issu d'un long travail collectif sur le chapitre 12 du premier livre de la Bible, appelé La Genèse, qui relate les débuts d'Abraham, celui qu'on appelle "le Père des croyants".

 

Une fois le travail sur le texte terminé, ses fruits ont entrepris, comme toutes nos pensées, un long voyage dans la mémoire et se sont comme perdus.

 

Plusieurs années après, à l'improviste, a surgi comme d'une source cachée par une pierre qu'on aurait déplacée, un récit dont l'héroïne est Saraï, qui ne s'appelaitpas encore Sarah, épouse d'Abram qui ne s'appelait pas encore Abraham.

 

Aucune parole de Saraï dans ce chapitre 12, elle est comme muette.

Est-ce pour cela que sa parole s'est libérée le matin où la source de ce texte s'est mise à couler  ?

Qui le sait ?

 

Voulez-vous écouter ces mots venus d'un autre âge que le nôtre et pourtant si proche ?

Leur origine est triple: Un très vieux texte aplati dans de très vieux livres, un travail exécuté par des amoureux de ce livre, puis quelque chose de tout autre, aussi neuf qu'un fruit inattendu.

 

 

 

 

 

Conte de Saraï                                                                         à partir de  Génèse 12, 5-20

 

 

Le conteur invité au village a pris le repas offert en son honneur.

Maintenant que le soleil s’approche des collines, chacun prend place pour l’écouter.

Tous sont impatients: il leur a dit en arrivant qu’il avait du nouveau.

Du nouveau tiré des anciens temps, du temps des nomades.

Du temps des voyages, tout simplement des premiers temps.

 

Les murmures de l’assistance sont aussi intarissables que l’écoulement d’un ruisseau.

Le conteur les laisse parler, se donner les nouvelles, dire ce qu’on ne peut retenir.

Si les femmes sont d’un côté, les hommes sont de l’autre.

C’est la coutume. C’est plus simple. Comme aux premiers temps.

L’homme qui a l’habitude, guette les regards, les appartés.

Des ilots de silence se forment, se réunissent et quand il lève une main

Tous les yeux se fixent sur lui. Petits et grands, chacun bien calé, ils sont tout oreille.

 

C            -  Je vais vous parler d'une des premières femmes de notre tradition.

                 Les enfants ? Vous la connaissez ?

Enf          - Je sais…

               - Moi aussi…

C             - Vous connaissez son nom ?

Enf          - Sarah ! C’est Sarah, j’en suis sûr.

C             - C’est ce qu’on a dit, Ça veut dire Princesse.Vous avez raison.

                Mais comment l’appelait son père?

Enf            -…

Enf            -…

C              - Il l’appelait Saraï: “Ma princesse”parce qu’il l’aimait beaucoup.

                 Ce n’est que plus tard qu’elle s’est appelée Sarah.

                 Et, que savez-vous encore d’elle ?

Enf            - C’était la femme d’Abraham.

C               - Et encore ? Comment était-elle ?

Enf            -…

C               - Elle était très belle, très belle de sa naissance à sa mort.

                  Ça lui a joué des tours.

                 Alors, maintenant ! Écoutez bien…

                 Ce que je vais vous dire m’a été raconté par une très très vieille grand mère

                 Qui l’avait appris d’une autre très très vieille grand mère…

                 Jusqu’à plus de mille ans et peut-être davantage

                  parce qu’il y a toujours eu des grands mères.

Assist.       - Eh ! Conteur, tu annonçais du nouveau. Ça, ce n’est pas nouveau !

 

Le conteur fronce les sourcils, croise les bras et ne dit plus rien.

 

Ass            - Silence! Ce conteur a horreur qu’on l’interrompe, vous l’aviez oublié ?

 

Le conteur reste muet, immobile. Tous cherchent comment le faire repartir.

On lui apporte des dattes, une figue bien juteuse, une galette.

Rien n’y fait, il n’a plus faim et reste buté.

Un des assistants Ruben, a une idée et se lance:

 

Rub       - Moi aussi je connais Sarah, elle habitait la Mésopotamie.

            Elle n’était pas la cousine d’Abraham, mais la fille de sa tante…

 

Le conteur piqué au vif ne peut se retenir:

 

C          - Pas du tout ! Elle était la sœur d’Abraham par son père,

             Mais, le savait-elle ? Ils n'avaient pas la même mère.

            C’est ainsi que mon histoire commence, comme je l’ai entendue:

            Vous m'oubliez et je raconte:

 

***

  

....C’était à  Haran, en Chaldée. Saraï est la plus belle fille du pays.

Ça pèse très lourd d’être la plus belle.

Le regard des hommes est aussi flatteur que pesant.

Saraï se dit en elle même:

 

            - Je n’arrive pas à avoir d’amies: dès que des hommes arrivent,

            ils me regardent et ne voient plus mes amies. Alors elles s’en vont et je reste seule.

            Quelquefois je préfèrerais être laide !

 

Son cher papa qui s’appelle Terah essaye de la consoler en l’appelant sa princesse.

Mais Saraï reste de mauvaise humeur.

C’est ainsi que son caractère devient difficile.

Heureusement, un jour, c’est elle qui voit arriver de loin un homme de belle allure.

Quand il s’approche, elle le reconnaît:

c’est un de ses nombreux demi-frères qui a bien grandi. Il s’appelle Abram.

Il la regarde, la reconnaît, son cœur fait trois tours et le voilà pris !

A cette époque, on pouvait épouser une demi-sœur et voilà qu’Abram la prend pour femme !

Les familles étaient tellement nombreuses que ça se faisait.

Vous écoutez tous?

Je vois vos yeux et vos corps dire Oui ! Je continue:

           

Un soir Saraï voit revenir son mari Abram avec un visage différent.

Comme s’il avait fait une grande découverte.

Elle le questionne et il ne peut répondre.

Il lui dit seulement:

 

Abr            - Saraï, ma sœur et ma femme ! Nous devons quitter le pays, la famille et partir                                   vers l’ouest. Il y a trop d'idoles ici. Ça ne va pas.

 Sar            - Mais enfin, Abram ! A quoi penses-tu ? Notre père lui-même est fabricant                                              d'idoles !

                       

 Abr            -  Justement ! Toutes ces idoles me gênent Je ne peux t’expliquer pourquoi. Peut-                                   être en chemin. Prépare toi pour un long voyage. Nous emportons tout.

                        Lot, mon neveu, vient avec nous.

 

Saraï n’en croit ni ses yeux ni ses oreilles.

Elle se contente d'obéir: à l’époque, la femme accompagne son mari.

Elle est jeune et n’a pas encore appris comment s’y prendre avec un tel homme.

Ils marchent des jours et des jours. Enfin, les habitants de Sichem les voient passer.

Ils s’arrêtent et campent près d’un grand chêne, un maître chêne que les cananéens vénèrent.

Abram se tient longtemps à l’écart et quand il revient, il paraît très troublé, comme ébloui.

Saraï le presse de questions, sans résultat et se dit:

 

 Sar.                 - Qu’arrive-t-il à Abram ? Il n’est plus le même. Tantôt il fait comme si je                                     n’existais pas, tantôt il se fait plus affectueux et me parle de nos enfants, de                                     nos petits enfants.

                        Cela m’irrite, car voilà plusieurs lunes que nous sommes mariés et je ne                                     suis toujours pas enceinte. Une malédiction serait-elle sur moi ?

                         Suis-je stérile ?

                        Quand ce voyage finira-t-il ?

                        Abram ! Mon mari ! Réponds moi ! Dis moi une parole !

                       

Abr            - Je suis heureux, Saraï, comme jamais.

 

Saraï regarde Abram avec les yeux brillants de sa jeune et sauvage beauté. Elle dit:

 

Sar.           - C'est vrai Abram ? Jamais tu n'as vu une femme comme moi ?

                        C'est ce qui te rend si heureux ?

 

Abram toussotte et paraît gêné, sans regarder Saraï, il ajoute:

 

 Abr.            - Je voulais te dire. C'est difficile. Je crois que ça ne regarde que les hommes.

 

Le visage de Saraï vire à l'orage, et d'une voix sèche elle commente:

 

Sar.            - Je ne crois pas que tu aies pu en trouver une plus belle que moi !

                        Alors c'est quoi ? Elle est comment, cette... concubine ?

 

Abr.            - C'est une question de confiance et c'est pour toujours.

 

Sar.            - Ah ! À l'instant tu as dit "comme jamais"

                        et maintenant tu dis "c'est pour toujours!"

                        Qui est-ce ?

 

Abram de plus en plus troublé s'approche de Saraï, s'assied auprès d'elle et lui prend les mains.

 

 Abr.            - Rien de tout ce que tu crains, chère Saraï, ma femme. Il n'y a pas d'autre femme.

                        Seulement un grand vent qui m'est passé sur le cœur, venant d'ailleurs et de nulle                         part. Un grand vent qui m'a parlé de nous deux, de nos enfants et du monde à                                     venir.

                        Un grand vent de confiance, aussi vrai que ta beauté, que tes mains dans les                                     miennes, que l'amour qui nous unit.

 

 Sar.            - Pourquoi ne m'as-tu rien dit, mon mari ?

                        Mes mains te croient mais mon cœur tremble.

                        Je croyais être seule dans ton cœur. Je pensais le combler.

           

Abr.             - Mon cœur n'est pas un puits. Si tu le comblais, tu ne serais que de la terre.

                        T'es-tu penchée sur les puits de ce pays ?

 

Sar.            - Je me suis penchée et j'ai vu.

 

Abr.            - Qu'as-tu vu ?

 

Sar.            - Un œil d'eau, ou un œil de ciel, je ne sais... Aussi frais et tremblant que la vie.

 

Abr.            - Voilà ce que j'ai vu, comme toi. Un œil d'eau comme de ciel, tremblant de vie,

                        qui nous regardait tous deux sans brouiller notre image, sans altérer notre                                     amour. Et qui m'a aussi parlé d'une voix fraîche que j'ai entendue.

                         Que j'ai entendue là bas au pays d'Haran et qui m'a fait quitter les idoles, toutes                         les idoles.

                        Avec toi pour la vie à venir et pour la route à tracer,

                         pour la peine qui tantôt te pèse, et tantôt te pousse.

                         Voilà, Saraï. C'est tout.

 

 Sar.            - Oh ! mon mari ! Toi qui parles si peu et je croirais que tu chantes !

                        Pourquoi seulement maintenant, ces paroles de vie ?

 

 Abr.            - Saraï, ma femme. Je n'avais pas les mots. Je les avais reçus mais il fallait tout ce                                     temps pour qu'ils me traversent, que je puisse les parler

                        et qu'enfin leur dire parvienne jusqu'à toi.

                        Le silence de l'homme simple que je suis va maintenant les recouvrir, ces mots.

                        Sans doute ne pourrai-je plus retrouver le chemin de la parole pendant des jours                         et des nuits. Et encore des jours...

                        Si ma bouche est muette dans les lunaisons qui viennent, regarde mes mains, mes                         pieds, mes yeux et l'en avant de mon corps.

                        Penche-toi comme moi sur le bord des puits, écoute et regarde !

                        Ce que tu entendras sera tien, comme ce que j'ai entendu est mien.

                        Viens-tu avec moi ? Saraï ?

           

Sar.            - Je viens.

 

 Abram regarde Saraï d'un œil étonné, comme s'il était surpris de lui avoir parlé ainsi:

Il n'est pas homme à évoquer des sentiments, surtout à une femme.

Que lui est-il arrivé ? C'est comme si un autre que lui s'était exprimé par sa bouche.

L'affection chez lui est action et gestes.

Cela le rend souvent brusque. C'est un homme de cette époque.

 

Saraï reste interdite de leur dialogue inattendu. Comment un homme peut-il cacher en lui de telles émotions ? Elle se dit:

 

Sar.         - Qu'est-ce qui nous a rapprochés, Abram et moi-même ?

               Ma beauté l'a touché mais je la crains parfois. Qu'est-ce que la beauté ?

               Que cache-t-ellel sous le masque du visage ?

              Je voudrais toujours savoir ce qu'il pense.

              Souffre-t-il de me voir encore stérile ? Il n'en parle pas.

              Peut-on être à la fois aussi proches et aussi étrangers l'un à l'autre ?

 

Comme chez tant de femmes, les pensées de Saraï peuvent se déployer en elle sans interrompre le travail des mains ou du corps.

Il ne doit pas en être de même pour Abram, sinon, pourquoi s'arrêterait-il de si longs instants,

les yeux au loin, les mains en attente ?

 

Elle le voit maintenant qui assemble longuement des pierres choisies.

qui en  fait une table, comme une table de pierres, comme un autel pour les sacrifices.

Mais il ne tue aucun animal.

Il reste là, silencieux.

 

Saraï pense aux sacrifices qui se pratiquaient à Haran, chez leur père.

Mais c'était solennel, avec toute l'assemblée et le sang des bêtes qui coulait.

Pourquoi cet autel ?

Quand on voit un homme et un autel, on pense à un sacrifice, à une divinité...?

Sinon l'autel et l'homme n'auraient pas de sens.

 

Saraï ne dit rien. Elle préfère toujours qu'Abram parle premier.

Il parle:

             

Abr            - Saraï ?

Sar            - Oui, Abram.

Abr            - Nous sommes au pays des cananéens. Te souviens-tu de ce qui est raconté sur ce pays ?

Sar            - Oui, je me souviens, c'est là que Cam, le deuxième fils de Noé est venu habiter.

                   Il était puni pour avoir vu la nudité de son père.

Abr            - Ton père t'a bien instruite, Saraï. C'est sans doute pour cela que le nom de cette contrée:

                    Canaan, veut dire "humiliation, soumission"

                    Comprends-tu pourquoi nous sommes arrivés dans ce pays?

           

Saraï pense à tous ceux qui les ont précédés et à leur histoire difficile.

Pourquoi sont-ils dans un lieu d'humiliation ? Marqué par la faute d'un ancêtre ?

Elle qui est stérile pense à ce fils de Noé, Cam et se prend d'affection pour lui.

Saraï défend toujours les accusés. Elle se souvient que le mot Cam veut dire aussi chaleur, vitalité, élan. Elle dit à Abram:

 

Sar            - Abram ?

Abr            - Oui, Saraï, dis-moi...

Sar            - Si ce lieu porte la malédiction de Cam, ne pouvons-nous lever cette malédiction

                    en redécouvrant les qualités de cet ancêtre ?

Abr            - Tu me donnes une idée, Saraï: ce lieu est maintenant marqué par l'autel de pierre

                  que tu m'as vu construire. Il est marqué dans notre mémoire par la rencontre mystérieuse                   que j'ai faite.

                  Nous allons traverser ce pays, passer par dessus son malheur.

                  Tu es stérile aujourd'hui, mais j'ai compris qu'une semence sortira de moi.

                  Cette semence lèvera l'humiliation que tu ressens et reviendra en ces lieux.

Sar            - Abram ?

Abr           - Oui, Saraï, que veux-tu ?

Sar            - Je veux te dire que tu es mon mari et que je te fais confiance.

                  Partons d'ici, traversons ma peine, allons notre route.

 

Ils partent et chacun de leurs pas repousse le passé d'un pied,

se fait élan vers l'inconnu de l'autre.

 

Ils partent vers le sud, vers le levant de Bethel.

Ils n'ont plus besoin de parler maintenant que leur espérance est rassasiée.

il faut trouver des campements, nourrir la caravane.

Ils marchent vers le soleil levant.

Ils montent en direction de Bethel, la maison de Dieu comme on dit ici.

La route est longue, la caravane s'étire aux cris des chameliers.

Est-elle plus longue pour les ânes et leurs petits pas ?

Pourquoi les ânes et les dromadaires sont-ils si différents ?

Pourquoi le nom de ces bêtes si fidèles peut-il servir d'injures ?

Chacun pense comme il peut, au long du chemin.

Ou bien ne pense pas et laisse ses pieds le conduire dans l'ombre de l'homme devant.

 

D'une hauteur gravie, ils voient Bethel au couchant et Aï au levant,

Aï paraît en ruines, mais c'est son nom.

Abram est songeur: faudrait il choisir entre la ruine d'un côté et la maison de Dieu de l'autre ?

Ou bien faut-il passer par l'étroit sentier qui les sépare ?

De son bras levé, il indique un petit vallon et la caravane se décharge là de ses fardeaux.

Quelques cris, les animaux sont  parqués ou attachés, des feux s'allument.

Brusquement le soir est là, comme en ces pays.

 

Les jours suivants, Abram dresse à nouveau des pierres, et c'est un autel posé là par un homme.

Pourquoi ? Abram n'a pas les paroles pour le dire et chacun suit ses gestes avec attention.

Comme pour en graver le souvenir dans sa mémoire.

Les pierres, c'est fait pour construire et pour graver,

Pour le souvenir et pour l'avenir.

Un autel est toujours au présent quand on le voit.

Il arrête le temps et le précède et le dépasse.

 

Quand Abram a terminé l'autel, ils le voient se dresser.

Ils voient sa bouche s'ouvrir comme pour crier,

mais nul n'entend le moindre son.

Cet homme est étrange, se disent-ils, ou ne se disent-ils pas.

Saraï voit la bouche sans cri d'Abram.

Son cœur comprendrait-il ? Il bat plus fort et la confiance de Saraï grandit.

 

Comme chaque jour demande son pain, ils voient que le ravitaillement s'épuise.

Quelques uns partent en quête de nourriture.

Les bêtes broutent, le bruit de leur mastication, si régulier, les rassure.

Saraï demande à sa servante:

 

Sar.            - Crois-tu que les ânes ou les chameaux pensent,

                    pendant que broie la meule de leurs dents ?

Serv.          - Oh! C'est toi qui penses trop, maîtresse, les bêtes font confiance: regarde les !

           

Entre les bêtes d'un côté et son mari de l'autre, Saraï s'endort.

 

Le matin et les jours suivants, les hommes peinent à trouver de quoi manger.

Ils reviennent chaque fois avec un peu moins.

On parle de famine et Abram décide de repartir vers le sud.

Hier une voix l'ébranlait, aujourd'hui c'est la faim qui le pousse en avant.

Le sud, c'est le Néguev, pays de la sécheresse.

Pourquoi aller vers la sécheresse en temps de famine ?

Ils marchent avec Abram et font confiance à cet homme silencieux.

Le sud, c'est aussi le soleil et la lumière.

 

Ils marchent avec cette obstination humaine et inhumaine des nomades.

Hommes, bêtes et poussière dans le soleil.

Ils marchent sans plus penser et un matin, ils voient de loin les plaines fertiles d'Égypte.

C'est un pays étroit, mais qui possède un grand fleuve.

 

***

 

Abram s'est arrêté et avec lui toute la caravane.

Ils passent la nuit en ce lieu mais Abram ne dort pas, il se retourne sans cesse.

Saraï tourne aussi et s'inquiète.

 

Sar.            - Qu'as-tu Abram ?

Abr.            - Je suis inquiet Saraï !

Sar.            - Et de quoi es-tu inquiet, Abram ?

Abr.            - Je vois que tu es belle !

           

Saraï rit pour la première fois et lui dit:

           

Sar.            - Tu me dis cela dans le noir! Comme si c'était nouveau pour toi !

                    Que vois-tu donc ?

Abr.            - Je vois que tu es belle Saraï...

Sar.            - Encore ? Que t'arrive-t-il ? Toi qui fais si peu de compliments !

                    C'est la première fois que tu me le dis, et tu choisis la nuit, quand on ne voit rien !

Abr.            - Saraï...je ne sais comment te le dire, mais... Nous allons entrer dans un  pays étranger.

Sar.            - Oui, je le sais Abram !

Abr.            - Je crains pour ma vie, Saraï !

Sar.            - Ma beauté te menace ? C'est toi qui m'inquiètes, Abram...

Abr.            - Je crains qu'en te voyant si belle ils veuillent me tuer puisque je suis ton mari.

                     S'ils me tuent, ils feront de toi ce qu'ils voudront.

                    Comprends-tu femme ?

Sar.            - Oh ! Crois-tu ? Laisse-moi réfléchir...

 

Ils restent en silence sous la tente. Le vent léger abaisse puis soulève doucement les peaux qui la recouvrent. C'est comme la respiration de leur angoisse.

Soudain, Abram dit à Saraï:

 

Sar.            - J'ai une idée, Saraï !

Abr.            - Dis moi !

Sar.            - Voilà mon idée: Disons leur que nous sommes frère et sœur !

                   Ainsi ils ne me tueront pas pour te posséder et je pourrai te protéger.

Sar.            - Oh ! Crois-tu, Abram ? Ça ne se voit pas que nous sommes mariés ?

                  Comment vais-je faire ?

                  C'est moi que tu mets dans la crainte, Abram !

                  Que feront-ils quand ils verront la façon dont je te regarde ?

Abr.            - On ne peut que faire du bien à une femme aussi belle que toi !

Sar.            - Oh ! Abram !

 

Saraï tourne le dos à Abram et reste silencieuse, puis elle se lève et sort de la tente.

Abram l'appelle en vain puis se lève à son tour pour la chercher.

Elle est dehors, assise sur un rocher, le visage comme pierre.

 

Sar.            - Tu n'es qu'un homme, Abram ! Tu ne peux comprendre.

                     Je ne veux pas rn'être que ta sœur...

Abr.            - Saraï ! Si nous n'entrons pas en Égypte, nous mourrons de faim et si je reste ton mari,                     ils me tueront. Peut-être est-ce le prix de la beauté ?

Sar.            - Abram ! Prie celui que tu appelais en Canaan, près de l'autel.

                    Sans lui, nous sommes perdus.

           

Ils rentrent sous la tente et le lendemain, la caravane s'engage en Égypte.

Saraï a mis un vêtement de jeune fille et les jeunes égyptiens qui les voient passer n'en croient pas leurs yeux, ils changent de route et suivent de loin la caravane.

           

Un Égypt.            - Avez-vous déjà vu une femme aussi belle !

 

 

***

 

 

 La lumière s'éteint pour Saraï. Le masque de sa beauté reste seul visible.

Elle découvre soudain la ville, la foule, les palais et toujours ces hommes.

Il suffit qu'ils voient ses yeux pour imaginer sous le voile la femme de leurs rêves.

 

Sar.            - Abram, mon frère...Que m'as-tu fait ?

            pourquoi ces yeux qui me transpercent ?

            Abram mon frère...pourquoi as tu peur qu'ils te tuent si je suis ta femme ?

            Je ne te reconnais pas.

            Est-ce un rêve ?

            Pourquoi ces hommes m'entraînent ils vers le palais de Pharaon ?

            Abram, mon mari ! Prie ton dieu qu'il me soutienne.

            Ne suis-je donc que beauté ?

            Tu me vends ! Tu m'as vendue !

            Je vois les troupeaux qu'ils ont échangé contre moi, les bovins, les moutons, ânes,

            domestiques, ânesses et chameaux.

            Voilà ce que je suis devenue à tes yeux.

            Cent cornes et dix serviteurs pour une femme, la sœur de l'hébreu !

 

Le soir, dans le palais où l'ont entraînée les envoyés de Pharaon, elle se couvre les yeux

pour que nul ne voie couler ses larmes.

Car elle devine le pouvoir des larmes d'une femme sur les hommes.

Elle se sait forte mais ne voudrait pas utiliser les armes des femmes.

C'est trop pour Saraï d'être à la fois belle, femme, sœur, et vendue.

Dans le palais du pharaon, elle finit par s'endormir sur la couche de reine préparée pour elle.

Elle rêve et son rêve l'étonne:

 

Sar.            - Princesse mon père m'a nommée, princesse je suis.

            regardez tous, je danse devant le dieu Pharaon.

            Il va me choisir, me préférer aux autres.

            Je danse et me vois danser du haut des portiques,

            le long des marches, des chemins d'eau et de fleurs.

            Mon père m'a nommée princesse, Saraï je suis...

 

Soudain le rêve se brise: une servante la réveille brsquement et crie:

 

Serv.            - Debout ! Pharaon veut te voir !

 

Elle se lève et titube le long des marches et des couloirs sans fin, glacés sous ses pieds.

Le papillon du rêve se traîne sur le sol.

Elle crie alors du fond de son être, là où nul ne peut l'atteindre, là où nul homme ne pénètre:

 

Sar.            - Viens à mon secours, Dieu d'Abram ! Viens !

           

Les bras des femmes la saisissent et elle se retrouve seule dans une pièce blanche.

Sur les murs, des boiseries ajourées ne laissent rien deviner du reste du palais.

Jamais elle n'a été aussi seule.

Un frisson la parcourt quand elle entend des froissements d'étoffes.

A sa gauche brille un instant un éclat d'or puis un rouge profond et un bleu turquoise.

Est-ce Pharaon qui passe et la regarde ?

Qui est Dieu ? Qui la voit ainsi ?

Comment vont s'entendre le dieu Pharaon et le Dieu qu'appelait Abram de sa voix silencieuse ?

La regardent-ils tous les deux ?

 

Sar.           - Je ne suis que la petite Saraï ! Faites de moi ce qui est bon.

 

Elle ferme les yeux et se fait pierre.

La blanche pâleur de ses traits renforce sa beauté.

Son corps perçoit qu'un homme est entré dans la pièce et la regarde.

Les deux respirations s'accordent et nul bruit ne parvient aux oreilles tendues de Sara.

 

Le corps de Saraï commence à trembler mais son être est serein.

A cet instant, la confiance d'Abram traverse les ruelles, les murs et le palais puis envahit la pièce.

Le cri silencieux d'Abram devant l'autel devient le cri silencieux de Saraï.

 

Quand elle ouvre les yeux, il n'y a plus qu'elle dans la chambre.

le visiteur est reparti, aussi silencieusement qu'il est venu.

Elle s'assied sur les coussins et des servantes lui portent à manger.

La porte s'ouvre sur un frais jardin. Elle sort et, ombre blanche, parcourt les allées.

 

Elle ne doit surtout pas lever les yeux vers les fenêtres du palais.

Si Pharaon est là, leurs regards ne doivent pas se croiser: Regarder un dieu c'est mourir...

Les pensées de Saraï s'éparpillent en elle, elle ne parvient plus à les réunir.

Le contraste est trop fort entre Haran, Canaan, le désert et ce palais.

 

Saraï regagne sa chambre et se retrouve seule. Le visiteur viendra-t-il à nouveau ?

Quand le soleil du matin la réveille, un léger froncement de son nez lui dit qu'il est venu.

Il flotte une légère odeur d'étoffe d'homme et non de femme.

 

La troisième nuit voit augmenter ensemble son trouble et son assurance.

Cette fois ses yeux grand ouverts manifestent sa confiance et chassent la crainte.

La porte s'ouvre et l'homme s'avance à la lumière d'une lampe à huile.

les rayons de la lampe qu'il tient d'une main le font paraître immense.

Saraï garde les yeux ouverts.

 

Phar.            - Alors c'est toi, Saraï ? La sœur de l'hébreu Abram?

Sar.               - Je suis Saraï, c'est vrai.

Phar.            - C'est vrai aussi que tu es belle.

                      Voici trois jours que je te regarde.

                     Le cœur ne me serre pas comme devant les autres femmes. Qui es-tu donc ?

Sar.            - Je ne suis que Saraï, fille de Terah de Haran.

 

Les deux se découvrent longuement des yeux puis ils les ferment pour mieux garder en eux l'image de l'autre.

La lumière de la mèche et de l'huile, comme un œil humain, ne les dévoile qu'en partie et respecte les ombres.

 

Phar.            - Saraï ! Tu es belle ! Mais qu'y a-t-il en toi qui échappe à mon esprit ?

Sar.              - Je suis Saraï. C'est tout !

Phar.            - Non, Saraï, je ne suis pas tout et tu n'es pas tout. Je le sens.

 

Le corps de Pharaon, figé jusque là comme statue, s'anime légèrement.

Son bras droit se tend lentement vers Saraï, main ouverte, puis il se fige à nouveau.

Saraï lève une main, le visage et les yeux et reste ainsi, immobile.

 

Sar.            - Puis-je te parler, Pharaon ?

Phar.         - Parle, Saraï !

Sar.            - Je crains de te décevoir, grand Pharaon.

Phar.         - Comment serait-ce possible ? Belle Saraï !

Sar.            - Je ne suis pas tout à fait celle que tu crois.

                   Je ne veux pas te décevoir, Pharaon. Je ne peux mentir à tes yeux.

en-gb">Phar.         - Une femme comme toi ne peut rien cacher ! Tu m'étonnes !

                   Serait-ce que...

           

Sar.            - Une femme ne dit pas ces choses là. Elle dit qu'elle l'aime à celui qu'elle aime.

Phar.          - Et...Qu'est-e qui t'empêcherait de m'aimer, moi, un dieu sur l'Égypte ?

Sar.            - Mon cœur a été touché deux fois, par un homme et par notre Dieu.

Phar.          - Alors! Tu n'es pas vierge ?

Sar.            - Je n'ai pas d'enfant mais je suis femme.

 

Pharaon se fige comme marbre et dit d'une voix sourde qui monte et envahit la pièce:

 

Phar.            - Ton dieu me touche ! Ton Dieu m'atteint.. Ton Dieu m'ébranle !

 

Il se lève, pose sur Saraï un regard aussi admiratif qu'effrayé et sort en claquant violemment la porte. Le palais l'entend crier:

 

Phar.            - Qui est ce Dieu qui m'ébranle et me touche ?

 

Le silence envahit le palais jusqu'au matin.

 

Au lever du jour, serviteurs et servantes glissent sans bruit dans les couloirs et les escaliers.

Chez eux, la colère d'un dieu est mortelle. Chacun baisse les yeux et courbe le dos.

 

Saraï est restée seule avec son Dieu et sa confiance en Abram.

Qu'importe ce qui arrivera maintenant !

Ses lèvres bougent lentement mais nul humain n'entend leur dire.

Est-ce cela, prier ?

 

A midi, comme un claquement de fouet, les ordres fusent, tous courent dans le palais et les rues voisines.

Des gardes vont chercher Abram et l'amènent devant le trône de Pharaon.

Des servantes invitent Saraï à les suivre.

Elle découvre Pharaon couvert d'or, entouré de ses conseillers.

 

Un grand silence se fait. Les oiseaux du ciel se posent, une brise légère se lève.

 

Pharaon parle, il crie vers Abram pour dire:

 

Phar.   - Que m'as-tu donc fait ? Pourquoi ne m'as-tu pas rapporté qu'elle est ta femme ?

            Pourquoi as-tu dit: "c'est ma sœur" !

            Je l'ai prise à moi pour femme.

            Maintenant voici ta femme, prends la !                        Gen. 12, 18-20

 

Les ordres fusent, les gardes courent, Pharaon regarde au loin.

Ils encadrent Abram et Sara, les conduisent dehors.

Puis ils les renvoient d'Égypte avec tous leurs biens

 

 

           

 

Jacques Orfila et un atelier  12.2009

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 16:54

jura vers nord66

 

Les yeux couleur du temps.

 

           

            - Du rêve en poudre...! Chacun sa ration...! Poudre de rêve, poudre de vie...!                

               Demandez votre dose...çà ne coûte rien, vous pourrez tout faire...!

 

Le camelot  sans regard déambule à travers les passants, dans les rues de Polygrad en ce 25.12.2082. Un vieux monsieur s’arrête, il tourne sa moustache entre le pouce et l’index et dit poliment au marchand de rêves:

           

            - Vous avez essayé votre poudre?

            - Matin et soir, c’est garanti !

            - Ça dure combien de temps? J’en voudrais pour deux ans, c’est le temps que me  donne           

               l’administration.

 

Le camelot ouvre son carton, il  lui reste deux sachets: la journée a été bonne. Il regarde le vieux. De quoi peut-on rêver à cet âge? Un fin tremblement lui agite les doigts, ses yeux sont clairs comme l’éternité.

           

            - Tenez ! je vous donne un sachet. Que me donnez-vous en échange? Votre montre?

 

Le vieux monsieur tend une grosse montre: un antique “oignon” du XX° siècle.

           

            - C’est bien! je n’en avais  jamais vue une avec des aiguilles.

            - Je dois prendre ma dose maintenant?

            - Le plus vite possible ! Ça marche mieux.

 

Le vieux regarde autour de lui.  Les passants le bousculent, supportant mal cet individu arrêté. Les yeux fixes, le nez en avant, ils courent, tirés par les impératifs de leur “programme”.

Le vieil homme, pour les éviter, met prudemment deux pieds sur la chaussée, ouvre le sachet. Il regarde pensivement la poudre brillante...à son âge..! Il lève le bras, renverse la tête en arrière et laisse couler le rêve entre ses dents. Son coeur s’arrête un instant, oiseau affolé contre sa cage.

Il y a un cri, une voiture surgit et personne ne remarque la petite forme noire allongée dans le caniveau.

           

            - Du rêve en poudre, chacun sa ration...! Poudre de vie....poudre de rêve...!

           

La voix mécanique du camelot monte le long des façades.

           

            - Poudrez vos vies...! Mettez vos soucis en cages....!  Effet immédiat...!

           

Dans un jardin proche, une femme assise sur un banc a suivi la scène des yeux. Elle est seule et l’espace autour d’elle lui paraît comme encombré par toutes ses illusions, mortes une par une, poupées de chiffon éparpillées sur le sable. Elle se prend la tête à deux mains. A quoi bon rêver?  Elle appelle le camelot:

           

            - Hep...!

           

Il traverse la rue et entre dans le jardin. La femme doit avoir son âge, il s’avance un peu hésitant :

           

            - Bonsoir madame

            - On vous a dit que vous vendiez du vent ?

            - Ah! Ah! pour faire tourner les moulins, il faut du vent. Voulez vous une dose? Il   me reste un sachet, du spécial.    

               Que me donnez-vous en échange?

 

La femme regarde le camelot debout devant elle.

           

            - Je n’ai plus rien à donner en échange. Si j’avais une montre ou quelqu’objet, je                   

               devrais faire  comme le vieil homme.     

 

Le camelot la regarde. Sans savoir pourquoi, il s’entend dire:

           

            - Vos yeux ont la couleur du temps passé... je me demande s’il ne va pas vous arriver  quelque chose.

            - Asseyez-vous quelques minutes près de moi. J’ai besoin de parler.

            - C’est vrai, souvent les femmes parlent et les hommes écoutent. Dans mon métier, c'est          

              c’est de  moi qui parle, il n’y a pas de place pour vous. D’ailleurs ma seule utilité,               

                c'est de vendre des rêves.

            - Je ne sais pas. Quand il fait très chaud, le vent peut être utile et même agréable. Ce             

               que vous vendez est...moins encore que du vent.

 

Elle insiste à  nouveau, d’une façon à laquelle il est difficile de résister: 

           

            - Asseyez-vous un instant!

 

Le camelot hésite. Il a maintenant les yeux couleur de rêve mais ils s’assombrissent à vue d’oeil.

Il s’assied.

Un grand silence saisit la ville. Le temps pourrait-il s’arrêter ?

La voix de la femme lui parvient , comme voilée.

           

            -  Même le temps je l’ai perdu, quel jour est-on? et quelle année? Vous le savez?

            - En 2082, je crois, vers la fin décembre. C’est étrange, On ne s’assied jamais  dehors en cette 

               saison. A cause du froid. Mais au fait !

               Pouvez vous me dire pourquoi je n’ai pas froid?

           

Il s’arrête, étonné par sa propre question. En général un camelot sait tout, jamais on n’en a  vu,  assis sur un banc, vers la Noël, poser une question à une pauvresse.

Pourquoi ces trois mots: “vers la Noël” lui ont-ils traversé la tête? Qu’est ce que Noël? Qui le sait aujourd’hui?

Où a-t-il entendu ce mot: Noël ?

Il ne peut pas continuer à poser des questions. “Je perds la boule” se dit-il en se  relevant..

La femme lui prend la main, il frissonne.

           

            - Vous partez avant même que je vous aie répondu ! Restez assis un instant !

            - Je ne me souviens plus de ma question... Vous comprenez...je ne demande jamais rien à  personne.

            - Vous croyez tout connaître, n’est-ce pas? Et vous avez déjà oublié votre question.

               La  voilà: Vous me demandiez pourquoi vous n’aviez pas froid en cette fin          

               décembre , je vous regardais, et dans votre esprit j’ai senti passer Noël.

             - Quoi? vous savez ce que je pense?

 

Instinctivement , il s’éloigne un peu d’elle.

             

            - Je ne sais rien, mais j’ai vu: tout à l’heure une ombre de sourire vous a traversé le visage, c’est toujours comme 

               celà vers la fin décembre quand deux personnes se

              rencontrent et parlent vrai. Je l’ai remarqué depuis des années.

              C’est peut-être pour cela que vous n’avez pas froid.

             Savez-vous qu’il existe plusieurs sortes de “chaleur”? Toutes ne sont pas détectées par nos thermomètres “de 

              précision”.

            - Ah! Vous croyez ? On peut avoir chaud avec la chair de poule?

            - Il existe aussi beaucoup de sortes de frissons.

            - Il vaudrait mieux que je parte, vous parlez un langage étrange...c’est comme si vous ne vous  

               adressiez pas à un camelot.

           - Eh ! le “camelot” ce n’est qu’un de vos personnages, il y en a beaucoup d’autres.

 

Justement, le camelot ne bouge pas: voilà des années qu’il ne s’est pas assis pendant sa journée de travail. S’il n’a plus son vêtement de camelot, qui est-il?

Pour la première fois, il ne trouve pas de mots tout faits, à servir à cette femme assise là, à côté de lui. Embarrassé, il se laisse aller au silence avec l’impression saugrenue de se glisser dans une nouvelle peau.

La femme ne dit rien, comme si sa présence suffisait.

Quelques cris d’oiseaux annoncent le couchant, elle se tourne enfin vers l’homme et  demande:

           

            - Monsieur , regardez moi !  Comment sont mes yeux ?

            - Ils sont...ils sont couleur du ciel de Palestine...

           

Il a parlé sans réfléchir et s’étonne : qu’est ce que la Palestine ?

La femme sourit et ne dit rien.

Les derniers oiseaux ont fini de tourner.

L’homme dit enfin, légèrement incliné vers la femme:

           

            - Que dois-je faire? .... Pour trouver le bonheur ?

           

La femme, interdite d’une telle question, laisse parler son coeur et répond:                                     

           

            - Ramasse les rêves qui traînent  et donne en échange tout ce que tu as,  cette  montre du vieux monsieur, tout ce                  que tu as amassé dans ton sac. Au fond il y a ta vie.  

               Quand tes yeux seront couleur de vrai, reviens me voir. Je t’attends.

           

L’homme se penche en avant et se prend la tête dans les mains. Elle est lourde comme jamais, cette tête qu’il pensait si joliment programmée pour le boniment. Il essaie de penser mais çà ne marche pas comme avant: aucune formule brillante ne lui vient à l’esprit. il est vide.

Dans cet espace blanc, défilent les derniers mots de la femme:

           

            - Si tu veux être heureux, donne ce que tu as amassé. Au fond du sac il y a ta vie...

           

Soudain il réalise l’invraisemblable:  

           

            - Cette femme m’a tutoyé! ...moi !

 

Il lève la tête pour la revoir,  personne ! iI est seul sur le banc. 

Le soleil se couche.

Il passe la nuit à faire des plans. Quelque chose en lui voudrait échapper à  la rencontre inattendue dans le jardin, à la mort du vieillard,  mais les mots échangés persistent à voleter dans son esprit, légers, insaisissables. D’ordinaire, quand une idée l’obsède, il se sent lourd pendant quelques heures mais il reste serein: l’expérience lui a montré que le temps, quand il passe en rafale, chasse les idées pesantes comme le vent  disperse la poussière.

Les phrases de la femme ne sont pas pesantes, elles sont comme des oiseaux. Il voudrait les saisir, elles lui échappent.

Au petit matin d’une nuit sans sommeil, il bourre son sac et part dans la ville.

Un vent, frais comme une main,  le pousse là où il le désire.

A la première personne rencontrée, il tend la montre du vieillard de la veille. Il ouvre la bouche pour expliquer....aucun son ne sort. Il n’a plus que les yeux  et les mains pour parler.

Le passant qui connaît le camelot reste interloqué.

           

            - Qu’est-ce qui vous arrive? Vous avez trop pris de poudre?

           

Les yeux de l’homme lui répondent, ils sont couleur du matin.

Le passant saisit la montre, la soupèse, tourne les aiguilles, écoute le bruit qu’on appelait autrefois “tic  tac”. Il regarde l’homme .

           

            - Vous me la donnez?  vous ne répondez pas ...qui ne dit mot consent.... d’ailleurs je ne veux rien vous payer: aucun                des rêves que vous m’avez déjà vendus ne s’est réalisé,

              vous ne faites que payer une dette.  Merci quand même!

             

Il part à grandes enjambées rattraper son  temps qui a filé devant lui. S’il le perd ce sera dramatique

L’homme plonge la main dans son sac et ne comprend pas tout de suite: le sac est vide. Est-ce le passant de tout à l’heure qui l’a ainsi soulagé de son bien?

Désemparé, il tourne dans les rues. Si le sac est vide, son coeur est lourd d’une émotion inconnue. Peut-être a-t-il trouvé sa vie ? La femme lui a dit qu’elle était au fond du sac .  Belle affaire...mais  qu’en faire ?

Toute la journée, il tourne, vire et se met à regarder les gens . Quelques uns lui font un sourire, d’autres se vissent l’index sur la tempe en continuant leur course.

Un jeune homme lui demande:

           

            - Eh! Camelot! tu as de la poudre ce soir?

 

L’homme est toujours muet. Il secoue la tête et montre son sac vide.

           

            - Ah! Ah! tu t’es tout fait piquer ! C’est bien fait !

           

Le jeune homme pressé disparaît.

L’homme qui n’a plus du tout l’air d’un camelot tient le sac gauchement, roulé comme un chiffon.

Quand la nuit approche, sans oser se le dire,  il se dirige vers le jardin.

La femme est là.Tout de suite il voit ses yeux.

Ils ont pris la couleur du temps présent, une couleur de fête.

           

            - Je peux m’asseoir?

            - Ton sac est vide?

            - Oui.

           

Enfin un mot  qui sort de sa bouche ! Le premier de la journée !

           

            - Comment t’appelles-tu?

            - ...Jean, et...et toi?

            - Marie. Tu n’as pas mis trop longtemps pour arriver, merci.

           

                                                                                                                                     J.O. 1998

 

 

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15 décembre 2012 6 15 /12 /décembre /2012 17:54

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Ils sont rois dans nos enfances, découvreurs de lumière, suiveurs d'étoile, accueillis dans toutes les crèches... Et encore ?

En voici trois, tout simples, surgis d'un matin frais de décembre, qui nous invitent au voyage.

 

 

 

Les Mages,

 

 

Le soleil s'efface derrière l'horizon, les crêtes des montagnes s'éclairent quelques minutes.

L'étoile du berger est suspendue au delà du grand cèdre.

 

Le rocher sur lequel Kali est assis garde la tiédeur du jour.

Une joie étrange l'accompagne quand il se pose sur cette pierre éjectée jadis des volcans.

Il ferme les yeux et imagine: le feu jaillit des montagnes proches.

Le sol tremble, la lumière des flammes rejoint les cieux.

Le soleil indifférent disparaît comme aujourd'hui.

Ne restent que des crépitements lointains, des explosions frénétiques, une pluie de pierres.

La lumière rose infiltrée derrière ses paupières fermées s'efface elle aussi.

Est-ce le jour ? Est-ce la nuit ?

Est-il hier ? Aujourd'hui ou demain ?

 

Tous ces temps, mille pensées le traversent et il doit soutenir de la main son front brûlant.

Les jours se passent à lire, et les nuits à contempler le ciel, à découvrir sa vie cachée.

La voix de sa femme Samantha est seule à le distraire

           

Samantha            - Le repas est prêt ! Tu peux venir !

Kali                      - Sais-tu, femme ?

Samantha            - Dis moi et je saurai.

Kali                      - Il se passe du nouveau dans les étoiles. Je le sens.

Samantha            - Que peut-il arriver de nouveau ici ! Viens manger, c'est prêt.

Kali                      - Viens dehors et tu verras.

 

Ils sortent dans le frais de la nuit.

Les millions d'étoiles sont là, devant leurs yeux, pointées sur la voûte.

 

Samantha           - Mon corps de femme frémit au dedans.

Kali                     - Une lumière ! Regarde !

Samatha             - Toi c'est dehors et moi c'est dedans !

Kali                     - J'appelle Ali... lui, il écoute la terre.

 

Il sort dans la nuit et court vers la tente voisine.

Ils sont trois mages qui vont de village en village et dorment là ce soir.

Il secoue les cordons de la porte.

 

Kali                      - Viens voir !

Ali                        - Je dors !

 

Soudain une dispute et il entend parler la femme de son voisin Ali:

 

Naomi                    - Va voir, Ali ! Mon corps me parle.

 

Les deux mages se retrouvent sur leur rocher de vision.           

 

Kali                        - Ne trouves-tu pas que ce rocher est trop chaud ?

 

Ali se penche sur la pierre et écoute un long instant.

 

Ali                          - La terre frémit, tu as raison.

 

La porte de la tente de Kali bat à nouveau, c'est Naomi qui vient se glisser à côté de son amie.

Elles se retrouvent ainsi quand leurs hommes travaillent sur la terre comme au ciel.

Elles ne l'avouent pas, mais elles sont souvent les premières à deviner les songes et merveilles qui les font vivre.

La porte bat à nouveau, c'est Rivka leur autre voisine qui passe la tête et dit:

 

Rivka                       - Vous aussi ?

Samathan                - Nous aussi.

Naomi                      - C'est quelque chose qui arrive.
Samantha                - Et si c'était quelqu'un ?

 

Rama, le mari de Rivka passe la tête à la porte et leur dit tout bas:

           

Rama                        - Nous les hommes, nous allons tous trois sur la colline.

                                   On y voit de loin si quelque chose veut passer.

Rivka                         - Ce n'est pas toi qui l'empêchera de passer si c'est mûr !

Rama                        - Ça vient de loin.

Samantha                 - Ou de haut ?

Rama                        - Taisez-vous ! Rien n'arrive dans le bruit.

 

Sur la colline, les trois hommes scrutent les quatre fonds du ciel.

Nul oiseau, nul jappement, nul glissement.

Mais comme un long soupir qui vient se poser là, devant eux.

 

Kali                        - Oui ?

Ali                          - Lumière, ombre ou soupir, dis nous que faire !

Rama                     - Nous ne sommes que trois mages sur leur rocher. Dis nous !

 

Le soupir les enveloppe, l'ombre les pousse et les tourne vers une lueur de fond de ciel.

Là bas vers l'orient si grand.

Ce n'est pas le soleil: Il vient de disparaître dans leur dos.

De mémoire de mage, rien de tel.

Serait-ce le grand soir de leur vie ?

 

Les femmes sous la tente se tiennent les mains et chantent tout bas l'air d'une berceuse pour ce qui vient de surgir, au milieu de nulle part, ce ne peut être que petit.

Elles le savent mais n'ont pas de mots.

 

Samantha            - Je sens, Rivka, que tu pourrais préparer les chameaux.

                              Peut-être sommes nous les seules au monde à vivre cet instant.

Rivka                   - Appelle Ali, appelle Kali et Rama.

  Ils doivent partir... Ils doivent découvrir qui éclaire ainsi

Naomi                 - Je chauffe du thé.

 

Les trois femmes s'affairent et déjà les hommes arrivent.

 

Samantha            - Vous n'allez pas partir sans rien

Kali                      - Si c'est royal, il faut de l'or

Ali                        - Si c'est petit comme le monde dans un enfant, il faut de l'encens

Naomi                  - Si c'est fragile comme un souffle, prenez cette myrrhe.

                              Nous n'avons rien d'autre ici, que le feu et le pot pour le thé.

Samantha            - Comment saurons nous ce qu'ils vont trouver ?

Rivka                    - J'ai dehors trois colombes fidèles qui reviennent toujours.

                               Mettons les dans une cage et ils nous les enverront quand il faudra !

 

Les hommes sont assis droits comme marbre, bouche serrée,

yeux baissés sur la découverte enclose dans leur cœur

Les pans de leurs manteaux cachent l'offrande des femmes à l'inconnu de lumière.

 

Des bruits de bottes, de cuir qui se tend, ils sont là-haut près du ciel, sur leurs bêtes frémissantes.

Le sable vole, les longues pattes se croisent et balancent les voyageurs vers l'inconnu.

Les trois colombes effarées dans leur cage volettent et passent d'une patte sur l'autre.

leurs cages oscillent sur le dos du dernier chameau.

Ils sont partis.

 

Les trois femmes se regardent puis leurs yeux fixent le foyer.

Les hommes ont leur lumière,

Il reste pour elles la chaude braise en leur désert de solitude.

 

Elles échangent les mots qu'elles trouvent:

 

Samantha            - Avez-vous idée pourquoi nous sommes là ?

Naomi                  - Pour que nos cœurs unis accompagnent les hommes ?

Rivka                   -  Parce que les femmes sont curieuses et veulent savoir ?

 

La lumière chaude du foyer les pénètre en poursuivant ses ondoiements.

Joues rouges et yeux brillants elles se laissent envahir par ce qui doit venir.

 

Samantha           - Ce qui doit venir était déjà là...

Naomi                 - Mon cœur est si chaud...!

Rivka                  - Je ne sens rien, je ne vois rien, parlez-moi !

 

Ce soir là, le feu ne s'éteint pas, ne brûle plus le bois, ne fait plus son bruit qui dévore.

Les trois femmes veillent ce qui vient et qui est déjà là.

                                                                                                            J. Déc. 2010-11-12... 

 

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Published by bible-ciel-ouvert - dans second testament
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